Adoptons un langage plus égalitaire

A l’occasion d’une rencontre avec Eliane Viennot dans un cadre professionnel, « Mieux communiquer, sans discrimination. Le langage inclusif : pourquoi, comment ? » est née l’idée de lui demander une contribution pour le blog de Légothèque.

En effet, les bibliothécaires sont de manière générale très attentives et attentifs à ce sujet et à son impact dans les bibliothèques, auprès du public comme dans les relations interprofessionnelles. La commission Légothèque est particulièrement sensible à toutes les formes de discriminations sexistes et veille donc à mettre en exergue le rôle d’accompagnement des bibliothèques dans la construction des individus en leur donnant accès à des collections, des espaces et des services adaptés à ces enjeux. Nous sommes donc très attachés aux sujets liés à un langage plus égalitaire.

Eliane Viennot a accepté de nous adresser le texte ci-dessous qui porte sur la nécessaire démasculinisation de la langue française, ce qui doit interroger chacun·e de nous dans notre environnement culturel, où les bibliothèques sont à la fois des lieux de connaissances et de loisirs, où se croisent des publics très divers.

portrait d'Eliane Viennot

« Les efforts engagés dans les pays francophones depuis une quarantaine d’années pour débarrasser la langue française d’usages sexistes que les autorités avaient encouragés suscitent régulièrement, en France, de violentes polémiques. La dernière en date, née en 2017 autour de l’« écriture inclusive », a permis de dépasser la sempiternelle question des « noms de métiers et de fonction », et de réaliser que l’objectif n’est pas tant de les « féminiser » (ils existent depuis des siècles), que de démasculiniser le français.

Nous savons en effet aujourd’hui que les élites masculines ont travaillé à infléchir cette langue afin de donner des pouvoirs toujours plus grands au masculin, décrété « genre le plus noble » (Vaugelas) et appelé à dominer l’autre « lorsque les deux genres se rencontrent » (Bouhours). Côté vocabulaire, les noms désignant les activités prestigieuses jugées propres aux hommes ont été condamnés : autrice, écrivaine, médecine, peintresse, poétesse… (depuis le XVIIe siècle), avocate, chirurgienne, pharmacienne… (depuis que les femmes peuvent exercer ces professions), magistrate, ministre, officière, sénatrice… (depuis qu’elles sont devenues citoyennes). Quant au mot homme, il a été dit capable de désigner l’espèce humaine en 1694 (premier Dictionnaire de l’Académie), en dépit d’usages courants attestant le contraire, et d’usages juridiques interdisant cette interprétation. Côté syntaxe, les anciens accords de proximité (« Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle », Racine) ont été blâmés, et la règle du « masculin qui l’emporte » promue. A également été forgée la théorie selon laquelle le masculin serait « générique » (évoquerait à lui seul des groupes mixtes), ce qu’infirment toutes les études de psycholinguistique depuis 25 ans.

Autant de distorsions sur lesquelles il est aisé de revenir. Mais si l’enthousiasme autour de ce projet s’avère grand (à l’image des inquiétudes qu’il suscite), un long chemin reste à faire pour se déprendre des automatismes intégrés et pour comprendre toute l’étendue du processus de démocratisation que porte la reféminisation du français. »

Éliane Viennot, 2023

Retrouvez ses publications et des articles sur son site : https://www.elianeviennot.fr/

Livre d'Eliane Viennot : Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin!

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Commentaires

Une réponse à “Adoptons un langage plus égalitaire”

  1. […] qui travaille aussi sur les usages du féminin dans la langue française. Elle nous a proposé une contribution pour le blog de Légothèque et nous montre les enjeux d’un langage enfin plus […]

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